La fin de l’argent gratuit

Pendant quinze ans, l’argent n’a presque rien coûté, au point qu’on en avait oublié qu’il avait un prix. Les marchés obligataires se chargent, depuis quelques mois, de nous le rappeler sans ménagement.

Quarante ans de toboggan

Au début des années 1980, la Fed de Paul Volcker portait ses taux à près de 20 % pour terrasser l’inflation, et l’État français empruntait à plus de 15 % sur dix ans. S’ensuivent quatre décennies de glissade quasi ininterrompue, jusqu’à l’absurde : en 2019-2020, la BCE taxait les dépôts des banques et la France empruntait à taux négatif. Le prêteur payait pour avoir le privilège de prêter. Le monde financier marchait sur la tête, et presque tout le monde avait fini par trouver cela normal.

2022 : le réveil brutal

L’inflation est revenue par la porte de la réouverture post-Covid et par la fenêtre de la guerre en Ukraine, jusqu’à 10,6 % en zone euro à l’automne 2022. Les banques centrales ont alors rattrapé le temps perdu au pas de charge : la Fed est passée de zéro à plus de 5 % en seize mois, la BCE de -0,50 % à 4 % en quatorze mois. 2022 restera l’une des pires années de l’histoire pour les obligations. Après une brève accalmie en 2024-2025, le choc énergétique venu du Moyen-Orient a relancé la machine : nouvelles hausses de la BCE et de la Fed cette année, et un taux américain à 10 ans au-delà de 5,3 %, du jamais vu depuis le début des années 2000.

La France, élève à part

L’Hexagone cumule les particularités. Le bouclier tarifaire a mieux contenu l’inflation qu’ailleurs… mais il a été financé à crédit, un crédit qu’il faut désormais refinancer plus cher. Avec un budget à faire voter sans majorité et une présidentielle en ligne de mire, l’OAT à 10 ans approche 5 % et la France emprunte plus cher que l’Italie : la dolce vita a changé de versant des Alpes. La charge d’intérêts de l’État devrait ainsi passer de 62,6 à 72,9 milliards d’euros l’an prochain. Côté ménages, le crédit immobilier à taux fixe a protégé les emprunteurs en place mais durement freiné les nouveaux acquéreurs. Quant au Livret A, passé de 0,5 % à 3 % entre début 2022 et début 2023, il s’est offert une seconde jeunesse.

Qui perd, qui gagne ?

Premier perdant, l’immobilier, pris en tenaille entre un crédit plus cher et des valorisations revues en baisse, comme l’ont montré les ajustements de prix de nombreuses SCPI. Deuxième perdant, les obligations déjà en portefeuille, dont la valeur baisse quand les taux montent. Les actions rendent un verdict partagé : les valeurs les plus chères et les secteurs endettés souffrent, tandis que les entreprises capables de faire croître leurs bénéfices plus vite que le coût du capital (la technologie, à ce jour) tirent leur épingle du jeu. Côté gagnants, le monétaire est le premier servi, sa rémunération suivant les taux directeurs presque au jour le jour. Les obligations achetées aujourd’hui offrent un portage inédit depuis 2007. Enfin, le fonds en euros est un paquebot : le lissage qui l’a protégé pendant la baisse des taux ralentit aujourd’hui sa remontée, mais son rendement devrait s’améliorer d’année en année, à mesure que ses anciennes obligations sont remplacées par des titres mieux rémunérés.

L’argent a retrouvé un prix. Pour l’épargnant patient et diversifié, ce n’est pas une mauvaise nouvelle : c’est même, enfin, un retour à la normale.


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